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La politique ronge les bases de l’école...
Publié le 13 juillet 2015

Ulrich Afatondji, Etudiant : « Un faux premier qui est récompensé »

« Ma religion ne me permet pas de faire la politique. Néanmoins, je parlerai de ce que je constate. Nous sommes dans un pays où tout est politisé. Pour réussir à un concours, il faut être parrainé ce qui nous rend paresseux et fatalistes parce que des gens ne viendront même pas composer mais verront leur nom sur la liste des admis, simplement parce qu’ils ont contribué à l’élection, à l’ascension d’un homme politique qui leur retourne l’ascenseur. Ainsi, dans le secteur éducatif, des enseignants sans les qualifications requises sont priorisés en défaveur des compétents sans parrain. La formation des apprenants prend un coup et rejaillira sur plusieurs générations. Vous avez appris comme moi ce qui s’est passé chez les enfants militaires de Bembèrèkè où le premier au Cep avait en réalité 2 en Mathématiques. C’est le résultat du tout politique dans notre pays. Un faux premier qui est récompensé et la progéniture des pauvres est mise à l’écart, ce qui cause également des frustrations. »

Eugène Ahoï, Enseignant : « Les 100% au Cep reflètent-ils réellement le niveau des enfants ? »

« La politique est partout. Donc, on ne peut pas interdire la politique à l’école. Seulement, on peut la faire autrement. Le Directeur de mon établissement a de sérieux problèmes à diriger l’école et ne fait que menacer : « Je vais vous virer », simplement parce qu’il n’a pas les compétences requises et est assis grâce à la politique. A cause de la politique, des compétences ne sont pas valorisées. Tout est géré par affinité, clientélisme, copinage. Les nominations se font par affinité. Avant de mettre en œuvre l’Approche par compétence, est-ce que les politiques ont d’abord mesuré son impact ? Les 100% au Cep reflètent-ils réellement le niveau des enfants ? Au secondaire, ils sont incapables de conjuguer le verbe être. Nous naviguons à vue. On veut nommer pour récompenser. C’est dommage pour le système éducatif ; ce sont des générations qui sont sacrifiées. Je pense qu’on doit faire la politique mais nous devons y ajouter un peu de bon sens. Autrement dit, en plus de l’affinité politique, on doit ajouter la compétence. Que ceux qui sont promus politiquement, soient d’une compétence avérée. »

André Alihonou, Psychologue-clinicien : « Les enseignants ne doivent plus déserter les classes. »

« La politisation fait que les enseignants désertent les salles de classe. N’étant pas toujours présents, ils n’arrivent pas à finir le programme et la conséquence directe est la baisse du niveau des apprenants. Si on va plus loin, c’est que la richesse de demain s’effrite. L’autre manifestation de la politisation du système éducatif, c’est la manipulation des enseignants. Ceux-ci, qu’on le veuille ou non, doivent faire de la politique pour éduquer et non la politique politicienne. Tant qu’on n’arrange pas les conditions de l’enseignant, pour éviter que les gens ne viennent dans ce domaine par accident, sans conviction et prêts à faire la courbette ou à quitter le corps dès qu’une occasion se présente, la situation ne va guère s’arranger. »

Passot Zacharie, Président de la Coordination des associations des parents d’élève de N’Dali : « Il faut que les autorités fassent un statut particulier aux enseignants. »

« La politisation à outrance du système éducatif gêne beaucoup l’enseignement. En principe, si on a la vocation d’enseigner, il n’est pas bon de faire de la politique. Mais, comme il est aussi un citoyen, on dit qu’il a aussi le droit de faire la politique. Il faut que les autorités fassent un statut particulier aux enseignants pour qu’ils restent dans l’enseignement, puisque quand un enseignant fait de la politique et qu’on l’affecte dans l’administration ou dans un ministère, cela fait un poste vide, alors que les écoles manquent d’enseignants de façon criarde. Par exemple, dans ma Circonscription scolaire, au cours de l’année scolaire qui s’achève, j’ai travaillé avec un manque de 91 enseignants. Il urge que les décideurs réglementent le secteur pour limiter l’intruision de la politique. »

Thierry Dovonou, enseignant de Science de la vie et de la terre (Svt)

« Si nous continuons notre bêtise de gérer notre système éducatif à la petite semelle, la guerre civile n’est pas exclue »

« Le Bénin n’a plus un système éducatif. Les seuls qui veulent que les choses marchent, on leur tire dessus à boulets rouges. Mais au primaire et au secondaire, que faisons-nous ? Un enseignant du primaire qui n’a que le Bepc avec tout ce que nous connaissons de ce Bepc pour ne pas dire « frelaté » qu’on nous donne depuis 2006, il va enseigner quoi ? Résultat : nous avons des enfants qui ne savent pas lire, écrire, calculer. Des enfants qui ne savent plus raisonner. A long terme, nous aurons une guerre civile. Quand les enfants ne pourront pas trouver du travail au Bénin, ni au Togo ni en France, parce que très mal formés, ils prendront les armes. Boko Haram ne fait qu’embobiner les gens peu intelligents, n’ayant pas une personnalité et ne pouvant pas réfléchir. Ils ne vont jamais recruter des gens qui ont la maîtrise, une bonne maîtrise, un bon doctorat ! Mais ceux qui n’ont pas de travail, ils vont les embobiner. Si nous continuons notre bêtise de gérer notre système éducatif à la petite semelle, la guerre civile n’est pas exclue. Le système est gangréné par la politique parce que nous avons toujours des hommes incompétents à la tête de nos ministères et dans nos cabinets. Des gens qui ne pensent qu’à leur ventre. Tout le système est gangréné parce que les nominations sont plus politiques et très peu techniques. Les ministères en charge de l’éducation ont organisé deux forums et on a demandé de les regrouper. Le dernier gouvernement l’a-t-il fait ? Ainsi, techniquement, la main gauche ne sait pas ce que fait la main droite et rien ne marchera. Au Québec, regardez le Ministère de l’Education dirigé par une femme. C’est un département plus grand que le nôtre. Elle dirige éducation, sport, alphabétisation et jeunesse ensemble. Pourquoi ne peut-on pas le faire au Bénin ? Que le prochain Président nous fasse le ménage. Moi, je ne crois plus honnêtement en ceux-ci. On ne veut plus des cadres politiquement nommés. Mais des cadres qui ont défendu des idées et des idéaux. Un enseignant mathématicien certifié qui ne peut pas tenir la craie en terminale C ne mérite pas d’être promu. Mais aujourd’hui, il est un cadre, haut perché dans notre administration. »

Inoussa A. Bossou, Directeur du Ceg1 Natitingou, Professeur certifié de Philosophie « Si vous pensez que l’éducation coûte cher », comme l’a dit un président américain, « essayons l’ignorance. »

« Parler de politisation me paraît mal interpréter les choses. Ceux qui sont partis les premiers à l’école sont ceux qui sont tout au sud du pays : Cotonou, Ouidah, Porto-Novo et, dans une certaine mesure, Abomey et Savalou. Et ce sont eux qui ont terminé ce que le système colonial a commencé dans les régions du Nord. Leur passage selon la pratique de l’enseignement d’alors, a laissé de bons et mauvais souvenirs. Avec la révolution, on a essayé dans une certaine mesure d’ajuster, de rapprocher l’école des apprenants. Ce qui a fait qu’il y a eu une politique d’école où on permettait à tout le monde d’aller à l’école. A un moment donné, chaque région a eu de cadres. Mais compte tenu de la densité de la population du Sud, il y a eu une longueur d’avance par rapport au Nord. Certains hommes politiques ont pensé résoudre le problème, en essayant les fils du terroir. D’où la naissance de l’idée du fils du terroir avec le Renouveau démocratique après la conférence nationale. Ce qui a pris une proportion plus importante avec la décentralisation. Le processus de décentralisation a été mal compris et mal mis en œuvre par la classe politique. On a cru à la pensée de chacun chez soi. Cette idée est aussi appliquée au niveau de l’enseignement. Alors chacun a voulu que son enfant, même s’il n’en a pas le niveau, soit enseignant. Avec la crise que connaissait le système, et les facultés qu’il fallait fermer parce que jugées inutiles pour le développement de notre pays, on a cru qu’il fallait fermer les écoles normales des instituteurs et du supérieur. Cela a eu un impact négatif sur le système. Le pays s’en sortira difficilement. Celui qui a le Cep devenait instituteur, celui qui a le Bepc devenait professeur. On n’a fait que déplacer le problème, croyant le résoudre. Avec l’arrivée de Boni Yayi, on a voulu corriger les choses mais la classe politique en a profité, toutes tendances confondues. Ce qui explique la politisation qu’on sent partout. Cela s’est accentué dans les zones où les gens avaient du mépris de la manière avec laquelle on les avait enseignés. De cette frustration, les gens ont voulu qu’il y ait nécessairement leurs enfants pour enseigner alors qu’ils n’avaient pas le niveau requis. Et puisque chez nous, les politiciens pensent que c’est un privilège d’occuper les fonctions politiques, ceux qu’ils ont placé comme enseignants parfois sans niveau pensent la même chose et ne répondent de rien. C’est très grave ce qui se passe dans mon pays. La conjugaison du fils du terroir incompétent avec les grèves perlées a installé la culture de l’ignorance. Il faut repenser notre politique éducative et investir dans la formation des enseignants au lieu d’investir dans les religions. Pour le concours de la douanes et des impôts, ce sont encore beaucoup d’enseignants formés dans les écoles normales, sans emploi, qui y vont parce que n’ayant pas la vocation d’enseigner. Où allons-nous ? Avec la crème des enseignants qui va à la retraite combien de valeureux et consciencieux jeunes pour les remplacer avons-nous ? Le système éducatif est en train de se dégrader parce que personne ne veut plus être enseignant. On doit revaloriser les enseignants de la maternelle, du primaire et du secondaire au lieu de prioriser les universitaires. La classe politique a abandonné l’école à elle-même. Le régime en place a corrigé mais n’a pas pu aller à l’essentiel. La vocation d’être enseignant est partie et tout le monde veut être politicien et non politique, douanier, collecteur d’impôt, au Ministère des Finances parce que là, on devient très vite riche, contrairement à l’enseignement. Dans le recrutement, ce n’est plus ce que tu sais faire mais d’où tu viens. Il faut de l’audace. De l’audace pour dire non à ce qui se passe. Il faut revoir la situation des enseignants. Redonner à l’enseignement sa noble vocation. Un enseignant n’est pas n’importe quoi. Quelqu’un a même dit que la vespa était notre voiture comme s’il est devenu ce qu’il est sans enseignant. La classe politique et les enseignants doivent s’asseoir et regarder ensemble l’avenir. « Si vous pensez que l’éducation coûte cher » comme l’a dit un président américain, « essayons l’ignorance ». Il faut faire autrement la politique. Du fait que l’enseignant a droit au vote, il a droit à une couleur. Mais que cette couleur ne déteigne pas sur ses prestations en classe. En situation de classe, ce n’est pas normal que l’enseignant discute politique aux heures de cours avec ses apprenants. Il ne doit pas non plus aller à l’encontre de ses obligations à cause de ses convictions. Il ne faut donc pas confondre sa responsabilité de façonner les enfants avec la politique. »


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