Accueil                                                                                                                                              
Floraison tous azimuts d’écoles privées au Bénin : Quand le cafouillage et l’inattention enlisent le système éducatif
(L’étonnante passivité de l’Etat face à un « drame national ») Publié le 25 août 2017

La floraison des écoles privées au Bénin, constitue de nos jours, l’une des questions les plus préoccupantes dans le monde éducatif. Le débat est d’autant plus sérieux lorsqu’on fait une incursion dans le fonctionnement de ce secteur, qui aujourd’hui loin d’être une simple contribution du privé au système éducatif, s’est transformé en une entreprise à part entière. Ainsi, tout porte à croire que peut être promoteur d’établissement privé tout citoyen physique ou morale disposant des moyens conséquents pour la mise en place des infrastructures diverses. Inquiétude ! L’Etat demeure « passif » face aux oscillations d’un secteur aussi sensible qu’est celui de l’éducation.

Le constat est alarmant ! Aujourd’hui, des écoles privées poussent telles des champignons sur toute l’étendue du territoire béninois. Notamment dans les grandes villes telles Cotonou, Abomey-Calavi, Porto-Novo, Parakou…, les établissements privés d’enseignement maternel, primaire et secondaire, jonchent presque toutes les rues. Ils s’identifient par des enseignes qui portent généralement leur dénomination, adresse et devise. La dénomination est puisée dans un lexique diversifié qui peut être l‘identité du Fondé, le nom d’un célèbre auteur (Camara Laye, Jean Piaget, Léopold Sédar Senghor, Ferdinand Oyono…), d’un Héros, d’un personnage biblique (Saint Mathieu, Paul Apôtre, Saint Michel…) ou un nom synonyme de bonheur (La Réussite, La joie, La Prospérité, La Légende, Le Succès, La Référence…). Dans cette flopée d’écoles, on dénombre aussi bien des établissements de renom qui s’imposent par le cadre et les résultats, que des établissements « précaires » dont les résultats laissent à désirer . La libération de l’enseignement au Bénin a une longue tradition depuis les temps coloniaux. L’avènement des établissements privés d’enseignement au Dahomey remonte en 1853 avec l’implantation des écoles protestantes à Ouidah, Agoué et Grand-Popo, puis la création de la première école catholique en 1861. Des textes pris par le gouvernement et qui régissent le secteur privé de l’enseignement au Bénin, figurent en bonne place la loi n°2003-17 du 11 novembre 2003 portant orientation de l’Education nationale. Ce cadre institutionnel et réglementaire est complété notamment par le décret n°2007-279 du 16 juin 2007 portant conditions de création, d’extension et de fonctionnement d’un établissement d’enseignement privé et procédures administratives. « En République du Bénin, la création et l’ouverture des établissements privés sont régies par des lois très strictes que le promoteur ou le créateur d’écoles, a l’obligation de suivre afin que son école soit dans l’égalité. » stipule ledit décret, en son sixième (6ème) article. Ce qui fait obligation normalement à tout établissement privé d’avoir une autorisation avant son implantation. Mais dans la pratique, la réalité est tout autre... Le Président du Patronat des établissements privés, Darius Awohuedo estime qu’il s’agit d’un manque de volonté de la part de certains promoteurs. Au-delà de cela, il s’agit pour lui, de l’affairisme qui est l’un des sports favoris communs à tous les Béninois. « On peut s’arranger avec ses relations pour implanter une école privée même si l’endroit semble non propice », ajoute-t-il. Le Directeur du complexe scolaire « La Liaison », Yacoubou Affouda pour sa part, martèle : « Il y a même des promoteurs d’établissements privés sans école ». A en croire le président du patronat des établissements privés, toute personne remplissant les conditions fixées par le décret de création peut être promoteur d’établissement privé. Mais Yacoubou Affouda pense que bien que tout citoyen est habilité à créer une école privée tant qu’il dispose de moyens, qu’ « on ne se lève pas pour créer un établissement privé parce que l’autre l’a fait. Il s’agit pour lui, de pouvoir répondre à des exigences, de combler un manque et de contribuer à la qualité de l’enseignement ». Mais tel n’est pas le cas chez certains promoteurs d’école privée. « Les gens pensent qu’il s’agit d’un business ou on vient chercher de l’argent », confie le promoteur Yacoubou Affouda.

Créer une école privée au Bénin…

« La création d’écoles privées répond aux exigences des conditions régies par la loi. Il s’agit dans un premier temps de la constitution d’un dossier », explique Madame Célestine Hounguevou, Directrice du complexe scolaire Sainte Mélissa à Cotonou. A cet effet, c’est toute une procédure administrative à respecter pour avoir l’autorisation d’installer une école sur le territoire béninois. Ces procédures s’exigent à une certaine catégorie d’établissement à savoir : les établissements privés des enseignements maternels, primaires et secondaires général à régime spécifique, et utilisant une langue de travail autre que le français. Le dossier d’ouverture d’écoles privées doit comporter les pièces suivantes sous peine de rejet : une demande d’autorisation d’ouverture indiquant, la dénomination et l’adresse exacte de l’établissement, l’ordre d’enseignement et la vocation de l’établissement, le cycle et les options choisies, le nombre de salle de classe, le lieu d’implantation de l’établissement, le statut juridique de l’établissement, la ou les langues de travail, les programmes d’études ; une lettre de motivation du promoteur ; un extrait de casier judiciaire, un engagement légalisé à respecter la Constitution et les lois et règlements en vigueur en République du Bénin. Ce dossier est adressé par le promoteur au Ministre en charge des enseignements maternel, primaire et secondaire général par voie hiérarchique. Après tout ceci, explique Célestine Hounguevou, une descente d’inspection est effectuée par des délégations venant du Ministère pour vérifier l’assainissement et l’accessibilité du cadre aux enfants. Une validation du cadre donne droit premièrement à l’installation de quelques premiers cycles selon chaque secteur d’enseignement sanctionné par des cautions. « On paye 50.000 fcfa à la création des maternels avec des petites classes. 100 000 fcfa au primaire pour les classes préparatoires et 10 000 fcfa par classes pour les autres, du CP au CM2 », renchérit Honoré Akakpo, le Directeur du complexe Pierre le Grand à Akogbato. Les écoles privées exécutant des programmes d’études autre que ceux en vigueur et ceux à régimes spéciaux exécutant les programmes en vigueur en république du Bénin sont également astreints aux mêmes dispositions. Cependant, clarifie Célestine Hounguevou, « les écoles coraniques, les centres de formations catéchistiques et de cultes d’enfant ne sont pas concernés par les dispositions ».

Qualité des enseignements et résultats : les écoles privées entre prouesse et échec

« Les établissements privés contribuent au minimum à 70%, à la formation dans le système éducatif formel », renseigne Olivier Mignon, promoteur des établissements privés « Panthéon » de Comé. Pour preuve, justifie t-il, les meilleurs établissements du Bénin aux différents examens sont enregistrés dans le rang des écoles privées. Ainsi, il y a beaucoup d’établissements qui donnent le meilleur d’eux-mêmes. Pour Honoré Akakpo, cette performance reconnue aux établissements privés se justifie par le souci des promoteurs de satisfaire les exigences des parents d’élèves. « Ces écoles privées demandent des efforts supplémentaires aux enseignants qui ajoutent des petites notions de dictée, de mathématiques et de lecture pour faciliter l’apprentissage aux enfants et satisfaire la quiétude de leurs parents », a-t-il indiqué. Selon plusieurs promoteurs, ces résultats sont parfois le fruit de la rigueur des inspecteurs et conseillers pédagogiques vis-à-vis de ces écoles. Par contre, il y en a qui du point de vu résultats ne sont pas performant. « Un établissement privé a le devoir de donner de bons résultats à chaque fin d’année. Autrement, il perd la clientèle », estime Darius Awohuedo. Les motifs des mauvais résultats, explique-t-il, sont multiples. « Pour certains, les parents ne payent pas la contribution et les enfants sont renvoyés. Il arrive que des établissements manquent de moyens pour payer les enseignants ; ce qui amène ces derniers à abandonner les cours. Les parents aussi n’arrivent pas à assumer leur responsabilité à savoir la contribution solaire… », affirme le Président du patronat des écoles privées. Au sujet du recrutement des enseignants dans les écoles privées, les promoteurs expliquent que cela se fait suivant divers processus. Il y a la sélection par test, selon l’expérience sans diplôme professionnel, puis d’autres avec des diplômes professionnels. « Il y a aussi des néophytes qui ont des diplômes académiques », confie le président du patronat. C’est pour régler dit-il, un peu le problème de chômage dans le pays. Pour ce dernier, ils sont mis en stage et se forment et les années suivantes, ils les mettent en exécution. Tel n’est pas toujours le cas dans certaines écoles. A en croire Olivier Mignon, « nous utilisons à 95% les enseignants du public ». Cette méthode de recrutement influe sur la qualité de la formation dans bon nombre d’établissements. « Avouons-le ! Les écoles privées n’ont pas les meilleurs enseignants qui ont des diplômes professionnels les plus chevronnés mais elles donnent de bons résultats », déclare le président du patronat. « Les enseignants du privé bénéficient des unités pédagogiques au même titre que leurs collègues du public », fait comprendre Darius Awohuedo. Au secondaire, il y a des inspecteurs pédagogiques délégués qui sont au niveau des départements qui font le travail en direction des privés.

Des coûts de formation à bon vouloir des promoteurs

Chaque promoteur d’établissement conformément à ses charges, fixe le coût de la formation. Pour le Directeur du complexe scolaire bilingue Monseigneur Brésillac, « Les conditions de création ne sont pas les mêmes et il ne peut y avoir une norme dans la fixation des coûts de scolarité ». A l’en croire, il y a des établissements créés par les institutions et les coûts sont élevés. Certains par leur propre économie créent pour eux et d’autres spécialement dans le social, c’est-à-dire qui sont dans les villages où les gens n’ont pas les moyens. Pour le promoteur du complexe scolaire Panthéon, « il y a des seuils qu’il ne faut pas dépasser ». Il pense que l’harmonisation des coûts de formation est impossible dans la mesure où chaque établissement à non seulement ses réalités mais aussi ses objectifs. La déférence des coûts de formation est d’ailleurs l’un des critères de choix d’établissement par les parents à leurs enfants. « Je paie jusqu’à 60.000fcfa pour ma fille en classe de 6ème. Certes, cela pèse parfois sur nous mais c’est ce qu’il faut pour une éducation de qualité. Et là, le privé répond à mes attentes », affirme Salim Abdou, commerçant et parent d’élèves à Parakou. « Inscrire son enfant dans une école privée a donc un coût » conclu t-il. Rachida Yarou, vendeuse et parent d’élève à Djougou quant à elle, affirme : « Malgré mes maigres revenus, j’ai préféré envoyer mon unique fils dans une école privée car je suis sûre que là, il réussira. Et pour cela, je me sacrifie pour payer sa contribution de 100.000fcfa en classe de terminale. » Les frais d’écolage varient donc d’un établissement à un autre au point où l’on pense désormais que la qualité se situe dans les écoles où les frais de formation sont élevés. De plus, avec les grèves perlées observées dans les écoles publiques ces dernières années, les parents font de plus en plus confiance aux établissements privés. C’est d’ailleurs pourquoi plusieurs parents plaident pour que l’Etat intervienne dans la réorganisation du privé.

Le nécessaire coup d’œil de l’Etat

Au cours de la première revue conjointe 2014, du secteur de l’éducation, qui s’est tenue du 23 au 25 avril dernier à Cotonou, la question de la contribution du privé au secteur de l’éducation, a occupé une bonne place dans les débats. Le communicateur de la circonstance qui était un représentant du CNP (Conseil National du Patronat), a dévoilé les vœux et récriminations du privé vis-à-vis de l’Etat. Pour celui-ci, le privé pourra bien réussir son accompagnement de l’Etat dans l’éducation, si ce dernier lui apportait un soutient conséquent. La vigoureuse réaction des différents cadres ne s’est pas fait attendre, car selon ces répondants de l’exécutif, l’Etat ne sait toujours pas avec précision la nature de l’aide que réclame le secteur privé. Selon eux, les promoteurs d’écoles privées font du commerce et il ne peut être question de leur apporter de « l’argent frais » comme on peut interpréter au premier son, le mot soutien. Cependant, tous s’accordent sur l’obligation de l’Etat à surveiller de près, tout ce qui se fait dans les établissements privés surtout par des inspections pédagogiques. Surtout, le privé souhaite le renforcement de ce qui se fait déjà à travers des subventions, don de manuels scolaires... Selon des promoteurs d’écoles, l’appui de l’Etat ne couvre pas toutes les écoles. « Il y a des cahiers de charges, des conditions à remplir par les promoteurs d’écoles privées pour être éligibles à ces aides », nous confie Darius Awohuedo, Président du patronat des établissements privés. Ainsi, c’est l’insuffisance du soutien de l’Etat qui est chantée en chœur par les promoteurs. Selon Olivier Mignon, promoteur d’école privée, l’Etat a démissionné vis-à-vis des établissements privés. « Aujourd’hui, on parle du milliard culturel, de l’aide de l’Etat à la presse privée, de l’aide aux confessions religieuses…. mais pas une subvention aux écoles privées qui accompagnent l’Etat dans l’éducation des enfants », déplore-t-il. Yacoubou Affouda quant à lui, estime que mis à part la question de subvention, les manuels scolaires sont largement insuffisants par rapport à l’effectif des élèves inscrits dans les écoles privées. « Sur plus de 200 écoliers du cours d’initiation au cours élémentaire 2ème année (CE2), 40 manuels environ par matière sont envoyés ; soit 240 au total », précise-t-il. Le président du patronat Darius Awohuedo, bien conscient des problèmes rassurent que les négociations sont en train d’être menées pour pallier ces problèmes. Pour lui, d’autres actions sont en cours notamment, la mise en place de la carte scolaire en vue de déterminer les besoins et les établissements fictifs. « Les services compétents font le travail pour qu’ils se mettent en règle », rassure-t-il.

Par Gérard Guedegbe .


Dossier
Gare à vous !:
C’est désormais une réalité, les 7 033 enseignants (...)
 + d'articles
Dossier
Floraison tous azimuts d’écoles privées au Bénin : Quand le cafouillage et l’inattention enlisent le système éducatif (25 août 2017)
La floraison des écoles privées au Bénin, constitue de (...)
 + de dossiers
Alimentation en milieu scolaire : Sur les traces de la cantine de L’EPP Guèmè (15 novembre 2015)
La récente actualité faisant état de la mauvaise gestion (...)
 + d'articles
Face à la contre-performance du système éducatif béninois : Les médias entrent en scène (6 septembre 2016)
Loin d’être un rendez-vous de discours et de déclaration, (...)
 + d'articles
ANALYSE SITUATIONNELLE DES DROITS DE L’ENFANT (13 juillet 2015)
Réunir les acteurs clés dans le domaine de l´éducation et (...)
 + d'articles
Calendrier scolaire 2016-2017 au Bénin (6 octobre 2016)
Depuis le mercredi 21 septembre 2016, le calendrier de (...)
 + d'articles
Première revue sectorielle de l’année 2016 : Sur un air de refonte du système éducatif béninois ! (24 mai 2016)
Afin de procéder à un examen minutieux des performances (...)
 + d'articles
 + d'images
 
 
 
 
 © RJCE-BENIN 2011-2015, All rights reserved Les partenaires de l'éducation | L'équipe | Contact | Adresses utiles